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avr 01

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Mississippi Gabe Carter

Mississippi Gabe

Comment parler de Gabe Carter sans verser dans la caricature de bluesman ? En ne disant pas tout, sans doute, et encore, ça ne suffira pas.

Mississippi Gabe Carter

Mississippi Gabe Carter est jeune, très jeune même pour un style – le Bentonia Blues – où la maturité, musicale et de vie, compte plus encore que dans la plupart des downhome blues – et nous savons tous que peu de bluesmen parviennent à leur optimum, de mesure, d’économie et de profondeur, avant 35 ou 40 ans. Penser à la marge de progrès qu’il doit encore avoir me donne le vertige. Mais, s’il a moins de 30 ans, il a près de 25 ans de guitare : ses débuts datent du jardin d’enfants.

Mississippi Gabe, bien sûr, ne vit pas dans le Mississippi – de même que Detroit Junior vivait à Chicago. À part Mississippi Fred McDowell, qui s’appelait justement Shake’Em, Mississippi n’étant qu’un artefact marketing collé par le Nord, aucun bluesmen n’est traditionnellement nommé, par ses camarades, du nom du lieu qu’ils partagent – quel en serait le sens ? Non, Mississippi Gabe, malgré sa jeunesse, est bien trop un bluesman à l’ancienne. S’il s’appelle Mississippi, c’est parce qu’il est de Chicago – et joue surtout dans un style du Mississippi. Ça n’a pas toujours été le cas.

Gabe, quoique blanc (dans de naïfs critères français; aux Etats-Unis, son ascendance libanaise le place bien près des « colored »), est un fruit du ghetto, poussé dans les bas-quartiers de Chicago, et de diverses plus petites voire minuscules villes de l’Illinois et du Michigan, au gré des boulots que ses parents trouvaient. C’est un stepper (la danse reine des noirs de Chicago) réputé, et un expert des flows et mix du hip-hop des rues. C’est aussi, bien sûr, un bluesman depuis toujours : enfant, ses professeurs de guitare s’appelaient Lurrie Bell, un voisin et ami, et « Uncle Walt », une célébrité locale, avec qui il a enregistré un live, quand celui-ci fut libéré après ses 19 ans pour meurtre. Mais c’était, encore, du Chicago Blues.

Mississippi Gabe Carter

Gabe devient Mississippi Gabe à 16 ans, en pleurant devant sa télévision, quand celle-ci lui révèle Jack Owens. Dès qu’il le peut, il emporte sa guitare à Bentonia – où il est, j’imagine, Chicago Gabe – et apprend de Duck Holmes… Mais il faut vivre, et Gabriel regagne Chicago, puis New-York, où il trouve un bon job comme déménageur. Il sort, quand même, un premier disque (grâce à un français des Amériques, d’ailleurs), qui remporte un joli succès underground, top des ventes downhome blues CDBaby et de bonnes critiques jusque dans les revues françaises. La vie n’est pas tendre, certains chocs font réflèchir… Gabe en a marre, lâche son job, regagne Chicago. Désormais, il est musicien professionnel.

Gabriel est est un archange du blues, une référence pour les insiders de la scène Deep Blues et ceux de ses camarades bluesmen qui l’ont rencontré. C’est à cause de lui, pour lui, que je me suis mis à monter des concerts. Quand je l’ai fait jouer il y a des années au Fanfaron, un notoire bar parisien sauvagement garage, tout le bar dansait – sur du country blues ! Il est vrai que Little Victor, ambianceur sans pareil, n’y fut pas pour rien, mais quand même !

Alors, pourquoi n’avez-vous pas entendu parlé de cette perle ? Pour deux raisons. Gabe est un fils du ghetto, et malgré son sens aigu de la valeur de l’argent, son goût du travail, sa ruse, ce n’est pas un businessman, du moins pas le genre à savoir se booker à l’international ou négocier un contrat chez RCA. Il n’en a ni les techniques, ni les relations, ni le goût; ni, sans doute et malgré son affabilité, les manières. Et puis, surtout, Gabe est trop bon. À Chicago, qui organise une barbecue party pour un millier de dîneurs et quelques l’appelle directement; quand ces bons cachets sont rares et l’argent court, le coin de la rue est là pour sa sébille, qui ne rentre jamais vide, qu’il joue pour le quartier ou pour les touristes. Alors, à quoi bon aller voir ailleurs ? Je ne sais à vrai dire pas trop pourquoi il a décidé de, quand même, revenir faire un tour en France – peut-être simplement la bougeotte, la curiosité et son fin palais. Mais il revient, et autant en profiter, car à quand la prochaine…

Article de Ratel, Raw Blues Paris

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